Abidjan : des centres de services
intégrés redonnent sourire et goût à la vie aux femmes victimes de violences
basées sur le genre.
Par Christelle Yesso
Mireille Adingra était enceinte de trois mois lorsqu’elle a été victime
d’un viol collectif sur un chantier. Elle a alors sombré dans une profonde
dépression. « Je voulais mettre fin à ma vie. Je n’arrivais plus à parler de ce
que j’avais vécu », confie-t-elle.
La situation vécue par Mireille Adingra n’est pas un cas isolé. Comme
elle, des centaines de femmes et de jeunes filles sont victimes de violences
physiques ou sexuelles chaque année.
En Côte d’Ivoire, les violences domestiques représentent la majorité des
cas signalés. À celles-ci s’ajoutent les viols, les agressions sexuelles, les
mariages forcés et les violences psychologiques.
Selon l’UNFPA, environ 22 % des femmes âgées de 15 à 49
ans ont subi des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire
intime.
Installée depuis près d’un an au Refuge Bloom avec son fils, Mireille a
vu sa vie se reconstruire petit à petit.
Aujourd’hui, son regard a changé. Elle s’apprête à franchir une nouvelle
étape : emménager dans son propre logement et lancer une activité de
restauration grâce à l’accompagnement de l’ONG.
Refuge Bloom, une prise en charge
au-delà des violences physiques
Le Refuge Bloom est une initiative de l’ONG Bloom, créée en 2018. Sa
particularité : la prise en charge holistique des victimes.
« Nous avons remarqué qu’en Côte d’Ivoire, il n’y a pas assez de
structures spécialisées qui prennent en charge les violences basées sur le
genre de façon holistique. Tu peux trouver une structure qui va traiter les
victimes de violences physiques seulement. Mais, dans le global, les violences
émotionnelles, les violences psychologiques, le déni des ressources et des
opportunités ne sont pas pris en compte. Comment aider la survivante à
reprendre confiance en elle, à être autonomisée ? Il n’y a pas assez de
structures qui le font », explique Laurène Djiriga, directrice du genre à
l’ONG Bloom.
Le Refuge Bloom est né à la suite d’une expérience personnelle de sa
présidente, Danielle Lidégoué Cissé, qui a longtemps été victime de violences
physiques et psychologiques au sein de son couple, raconte la directrice du
genre de l’ONG.
« Elle était en concubinage avec quelqu’un qui était violent avec elle.
Mais, arrivée à un moment, elle s’est rebellée, elle a décidé de dire non, de
dénoncer, de prendre ses bagages et de partir. C’est à partir de là qu’elle a
décidé de dire non aussi pour toutes les autres femmes », explique-t-elle.
Présentant le fonctionnement du Refuge Bloom, Laurène Djiriga précise
qu’il s’agit d’un espace d’accueil et d’écoute, confidentiel et gratuit pour
les femmes.
Écouter, protéger et accompagner : le
parcours des survivantes du refuge Bloom
Lorsqu’une survivante se présente au centre, elle est d’abord reçue dans
un espace confidentiel par un assistant social afin de raconter son histoire.
Une évaluation permet ensuite d’identifier ses besoins : protection,
soins médicaux, soutien psychologique, assistance judiciaire ou hébergement.
Avant tout hébergement, chaque situation fait l’objet d’une enquête
sociale menée par des assistants sociaux référés par l’État.
« Nous n’allons pas l’accueillir juste parce qu’elle est venue nous
dire : “J’ai été victime.” Nous allons enquêter pour voir dans quel contexte
elle vit, si elle est en situation de vulnérabilité, si elle n’a pas de famille
», précise Laurène Djiriga.
Le refuge dispose actuellement de 21 lits. « C’est un centre de
transit », explique-t-elle.
Les victimes n’arrivent pas toutes au même moment, ce qui a permis à
l’ONG de ne jamais avoir eu à refuser une prise en charge, selon sa directrice
du genre. Pour répondre à une demande croissante, l’organisation construit à
Duékoué un site plus vaste, le Village Bloom, d’une capacité de 50 lits.
Par souci de confidentialité, l’ONG n’a pas permis d’échanger avec
d’autres bénéficiaires du refuge, dont l’identité et la localisation doivent
rester protégées.
Akwaba Mousso, un autre maillon de la
reconstruction
Une autre structure ivoirienne propose un accompagnement comparable. Il
s’agit d’Akwaba Mousso, un centre de services intégrés basé à Abidjan, qui
prend gratuitement en charge les femmes et les enfants victimes ou co-victimes
de violences.
À Akwaba Mousso, le parcours de reconstruction commence dès l’accueil.
Lorsqu’une femme ou une jeune fille victime de violences franchit les
portes du centre, le premier objectif est de l’accueillir et de la mettre en
sécurité.
Le parcours de prise en charge commence avec l’assistant social, premier
interlocuteur de la survivante.
Dans un cadre sécurisé et confidentiel, une écoute active lui est
proposée. Elle peut raconter librement ce qu’elle a vécu, mettre des mots sur
les violences et exprimer ses besoins. Cette première étape permet aux
professionnels d’évaluer sa situation et de déterminer le type d’accompagnement
dont elle a besoin.
La prise en charge se veut globale. Selon les besoins identifiés, la
survivante peut être orientée vers le médecin ou la sage-femme pour les soins
médicaux, vers le psychologue pour un accompagnement psychologique, ou encore
vers la juriste pour les questions liées à ses droits et aux éventuelles démarches
judiciaires.
À Akwaba Mousso, la survivante reste au centre des décisions. Elle est
informée des différentes possibilités qui s’offrent à elle et conserve son
pouvoir de choix. Porter plainte, engager un suivi psychologique ou encore
rester au centre : aucune de ces décisions ne lui est imposée.
Lorsque sa situation l’exige, elle peut également bénéficier d’un
hébergement sécurisé et gratuit, pour une durée allant de trois semaines à neuf
mois, selon ses besoins.
Le soutien se poursuit au-delà de la prise en charge immédiate. Les
survivantes peuvent participer à des ateliers consacrés à l’estime de soi et
intégrer un parcours vers l’autonomie. Celui-ci peut notamment leur permettre
d’accéder à une formation qualifiante ou d’être accompagnées dans la recherche
de financements pour développer une activité.
« Akwaba Mousso soutient et aide sans juger. Je dirai même que Akwaba
Mousso est une mère pour les femmes », témoigne une survivante dans une
vidéo publiée sur la chaîne YouTube du centre, son visage dissimulé.
Le suivi proposé par l’ONG Bloom n’est pas si différent. Elle adapte son
intervention aux besoins exprimés par chaque victime, sans imposer de solution.
Elle procède également à la médiation entre conjoints lorsque la victime
souhaite rester dans son foyer.
« Il y a certaines femmes qui ne veulent pas quitter le foyer, mais
qui veulent juste que tout se calme, que tout redevienne normal. Dans ce type
de situation, on va lui apporter une assistance psychosociale, la conseiller,
entamer une procédure de conciliation avec son conjoint, lui dire ce qui serait
approprié pour elle. Toutefois, elle a le libre arbitre : c’est à elle de
choisir », explique Laurène Djiriga.
L’autonomie économique, un levier pour
sortir du cycle des violences
Sur le plan financier, le Refuge Bloom repose principalement sur les
fonds propres de sa fondatrice. L’ONG est actuellement à la recherche de
partenaires internationaux, une démarche qui n’a pas encore abouti.
Elle bénéficie toutefois de soutiens ponctuels de son ministère de
tutelle, celui de la Femme, de la Famille et de l’Enfant, avec lequel elle
collabore régulièrement, ainsi que d’entreprises privées et de certaines
ambassades. Ces appuis ne constituent cependant pas des partenariats à long
terme.
Selon l’annuaire statistique 2025 du ministère de la Femme, de la
Famille et de l’Enfant, 10 747 cas de violences basées sur le genre ont été
pris en charge en 2025 grâce au dispositif national de lutte contre ce
fléau.
Le ministère précise que 89,52 % des plaintes pour viol traitées cette
année-là ont abouti à une condamnation.
Au fil des années, selon les chiffres communiqués par l’ONG Bloom, plus
de 400 victimes de violences basées sur le genre auraient été accompagnées
depuis 2018, dont 102 auraient bénéficié d’un hébergement d’urgence. Plus de
300 femmes auraient ensuite été orientées vers une insertion professionnelle et
plus de 500 auraient été autonomisées grâce à des activités génératrices de
revenus.
Les violences basées sur le genre demeurent un défi majeur malgré les efforts
engagés par les pouvoirs publics et les organisations de la société civile.
Elles révèlent une réalité encore largement sous-déclarée en raison de la peur,
de la stigmatisation ou du silence des victimes.
À l’échelle du pays, l’action de Bloom et d’Akwaba Mousso reste modeste
au regard de l’ampleur du phénomène, mais elle illustre une approche de prise
en charge que peu de structures proposent encore. Pour l’équipe de Bloom,
retrouver une indépendance financière constitue souvent une étape décisive pour
sortir durablement du cycle des violences.
Pour Laurène Djiriga, ce choix stratégique de l’ONG répond à ce qu’elle
considère comme l’une des causes profondes des violences basées sur le genre :
la dépendance financière des femmes.
« Lorsqu’une femme dépend financièrement d’un homme, celui-ci peut se
permettre de la frapper ou d’abuser d’elle. Elle ne pourra pas partir, pas
parce qu’elle ne le veut pas, mais parce qu’elle n’en a pas les moyens »,
explique-t-elle.
Eveil progressif des consciences face
aux pesanteurs sociales
Sur le terrain, Laurène Djiriga constate une évolution des mentalités.
« Il y a cet éveil de conscience chez les femmes comme chez les
hommes. Une personne victime de violence, ce n’est même pas elle qui va
dénoncer, c’est quelqu’un d’autre qui va le faire pour elle. Il y a cette
solidarité qui a commencé à voir le jour », observe-t-elle.
Mais elle reconnaît que les violences ne reculent pas pour autant, faute
de traitement à la racine. Elle pointe également le poids des pesanteurs sociales
: certaines familles de victimes acceptent encore les excuses de l’agresseur
plutôt que de soutenir la plaignante.
Concernant les cas de récidive, lorsqu’une survivante retourne auprès de
son agresseur avant que les violences ne reprennent, Laurène Djiriga reste
prudente.
« Il n’y a pas de facteurs communs qui poussent les bourreaux à la
récidive. Chaque cas de VBG doit être traité au cas par cas »,
précise-t-elle, sans détailler de cas individuels.
Lorsqu’une femme revient dans ce contexte, l’ONG ne reprend pas
l’accompagnement depuis le début. Elle cherche avant tout à comprendre les
raisons de la récidive afin d’adapter la suite de la prise en charge.
Des refuges indispensables, mais une
réponse encore insuffisante, regard d'une psychopédagogue
Pour Odile Pohan, psychopédagogue, l’existence de refuges spécialisés
constitue une réponse indispensable face aux violences basées sur le genre.
Selon elle, offrir un lieu sûr où une femme peut être accueillie, écoutée et
accompagnée dès les premières heures qui suivent les violences est déjà une
étape déterminante.
« Savoir où partir quand on est en détresse est très important »,
explique-t-elle.
Elle estime que ces structures permettent d’éviter que les survivantes ne
tombent entre les mains de personnes mal intentionnées ou ne se retrouvent
livrées à elles-mêmes. À ses yeux, les refuges viennent ainsi compléter
l’action de l’État, qui ne peut, à lui seul, assurer une prise en charge sur
l’ensemble du territoire.
L’experte souligne toutefois que l’efficacité d’un refuge ne repose pas
uniquement sur son existence. Elle dépend avant tout de la qualité de
l’accompagnement proposé. Les intervenants doivent être formés à écouter sans
juger, à comprendre le parcours de vie de chaque survivante et à l’aider à reprendre
progressivement confiance en elle.
Pour Odile Pohan, une prise en charge durable exige du temps, de la
patience et un travail en profondeur sur les traumatismes, plutôt qu’une
réponse dictée par l’émotion ou l’urgence. Elle insiste également sur la nécessité
de favoriser l’autonomisation économique des femmes afin qu’elles puissent
quitter durablement le cycle des violences.
Si elle reconnaît l’utilité des refuges, la psychopédagogue en pointe
aussi les limites. Beaucoup restent concentrés dans les grandes villes et
demeurent peu connus des populations. Les équipes ont besoin d’une formation
continue et les campagnes de sensibilisation doivent être renforcées pour
encourager les victimes à demander de l’aide.
Plus largement, Odile Pohan estime que la lutte contre les violences
basées sur le genre ne peut se limiter à la prise en charge des survivantes.
Elle appelle à un travail de fond sur les mentalités, l’éducation des enfants,
la prévention et la remise en question des normes sociales qui banalisent encore
les violences.
« Le refuge est le premier bras de sécurité », résume-t-elle, « mais
il doit s’inscrire dans une réponse plus globale qui implique toute la société
».
À travers le Refuge Bloom et Akwaba Mousso, des centaines de femmes ont
retrouvé un toit, une écoute et les moyens de se reconstruire après des
violences.
Mireille, elle, a connu ce parcours. Dans quelques semaines, elle ouvrira
les portes de son petit restaurant. Une preuve, à son échelle, qu’une
reconstruction est possible.
« Je pensais que tout était fini pour moi. Aujourd’hui, je renais grâce au soutien de l’ONG Bloom », confie-t-elle avec un large sourire.